Bulletin d’humeur : des averses de fierté mal placée
Ami lecteur,
‘’Pourquoi j’aime la France !’’
Cette exclamation, ami lecteur, et quoique le temps ne m’aie pas été donné de t’en causer plus tôt, cette exclamation disais-je, ne cesse de me poursuivre. Depuis des semaines à présent, chaque fois que je ferme les yeux, chaque fois que je tourne mon regard vers le ciel nocturne, chaque fois que je me retrouve dans un endroit sombre – et Dieu sait que cela arrive bien trop souvent ces temps-ci – je vois ces syllabes infâmes se former dans mon esprit pour mieux me tourmenter.
Pire : si je n’y fais rien, bientôt ce ne sont plus ces seules syllabes qui me tourmentent, mais bien le visage ahuri de la sinistre créature qui a osé les prononcer, s’étalant sur fond tricolore en une d’un hebdomadaire bien connu des masses incultes : celui de Jamel Debbouze.
Rapidement, ces traits déformés par la mièvrerie patriotique se fondent dans le néant de mon inconscient pour laisser la place à une autre vision de cauchemar, celle, aperçue au ZAPPING de CANAL+, des chroniqueurs affiliés à Laurent Ruquier, pressant l’écume aux lèvres le jeune Abd al Malik d’interpréter ‘’La Marseillaise’’…
Quand finalement je parviens à m’extirper de ma torpeur, le dos trempé de sueur, mes vêtements collant à mon échine comme une deuxième peau froide et inconfortable, je ne peux m’empêcher de me demander : Jamel Debbouze et Abd al Malik sont-ils devenus les icônes d’un nouveau nationalisme français ? Ou bien, renvoyés à leurs origines extra-européennes en dépit de leur statut de vedettes et de leur naissance au cœur de la capitale – ce qui, note-le bien, n’est même pas mon cas, ces deux artistes ne font-ils que se plier à une exigence médiatique de plus en plus pressante : prouver leur attachement à l’Hexagone, comme tant de ‘’nouveaux français’’ avant eux ?
Mais tiens ! Puisqu’on en parle, cette expression, ‘’nouveaux français’’, d’où nous vient-elle ? Emane-t-elle des sombres sous-sols du nouveau ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale ? Que nenni ! Elle a fait irruption dans notre vie quotidienne par le truchement d’une chanson de variété, interprétée par Amel Bent en personne.
‘’Nouveau français’’, plutôt que beur, ou black ; plutôt qu’immigré de cinquième génération ; plutôt que français d’origine germanique, maghrébine ou asiatique ? A l’heure où la lecture de la lettre d’adieu de Guy Môquet à ses parents est censée réveiller – au prix de quelle supercherie ! – le patriotisme de nos écoliers, peut-être devrions-nous nous interroger sur le bien-fondé d’une politique visant à faire sortir de son antre sordide le nationaliste qui sommeille en chacun de nous – ou plus exactement : en chacun des moins favorisés par les dures lois de la génétique d’entre nous…
Souvenons-nous que si la dimension universaliste de notre riante contrée est connue et reconnue partout de par le vaste monde, ses excès patriotiques n’ont pas manqué non plus de marquer l’histoire, mais d’une bien piètre manière… Et puisque je répugne, comme tu le sais si bien, lecteur mon ami, à faire étalage de mon intarissable culture générale, je ne prendrai pour exemple que celui de ce célèbre Nicolas, en son temps soldat de l’armée napoléonienne, qui fut ainsi ridiculisé dans plusieurs pièces de théâtre avant que son patronyme ne fasse, en tant qu’adjectif, son entrée dans le dictionnaire, privé de sa majuscule : chauvin. Et puisque le nôtre, de Nicolas, vient précisément de faire son entrée dans la partie ‘’noms propres’’ de nos dictionnaires, gageons qu’il ne tardera pas lui aussi à rejoindre son illustre prédécesseur dans la partie des ‘’noms communs’’… Certes, perdre sa majuscule est une infamie, pour un nom propre, mais après tout, il l’aura sans doute bien cherché…

